Sunday, April 09, 2006

CPE: le grand gâchis

Vu de ma fenêtre de cadre moyen d’entreprise privée et célibataire, tout ce remue-ménage autour du CPE relève d’un immense gâchis. J’ai vraiment l’impression que des ronds-de-cuir plus ou moins fonctionnarisants ont voulu s’occuper un bon matin du problème de l’emploi en France et le régler d’un trait de crayon comme s’il s’agissait de changer une simple pièce dans un moteur de voiture en panne. Or vouloir diminuer ou éradiquer le chômage en France est un vaste chantier auquel aucun gouvernement ne s’est réellement attaqué depuis plus de 30 ans.

Malheureusement, en lisant la presse, je ne vois que des querelles partisanes, les uns s’appuyant le nombre élevé de manifestants dans la rue, les autres revendiquant au contraire le nombre élevé de salariés qui ne disent rien et qui sont donc consentants (car « qui ne dit mot consent » c’est bien connu). Pourtant, je pense que même si la jeunesse est certes quelque peu manipulée, tous ces jeunes ont bien des parents, qui eux éprouvent des souffrances au travail à mon avis et c’est pourquoi les étudiants ont tout de suite réagi à l’annonce du CPE, mesure d’une part particulièrement injuste à leur égard il faut bien le reconnaître et d’autre part adoptée dans l’urgence et de manière très autoritaire, voire dictatoriale.

Il y a une dizaine d’années, alors que je sortais des études et que je me suis « heurté » (le mot est faible) au marché de l’emploi, j’étais scandalisé par les manifestations anti-CIP. J’avais alors écrit aux principaux médias pour tirer le signal d’alarme car, lorsque l’on est Bac+8 (Ingénieur-Docteur) et que l’on reste plus de 6 mois au chômage après avoir envoyé entre 500 et 1000 lettres de candidature, il y a de quoi s’inquiéter sur l’état de santé économique du pays.

A l’époque, je me faisais une idée merveilleuse de l’entreprise et je gobais béatement les paroles des patrons que l’on entend encore à droite à gauche aujourd’hui: « pourquoi voulez-vous que je licencie si mon activité marche bien ? ». Je croyais donc naïvement à la lumière de ce que je ressentais lors des entretiens, que c’était la « peur de licencier » qui freinait l’embauche et je maudissais le code du travail français et appelais de mes vœux un système à l’anglo-saxone.

Aujourd’hui, une dizaine d’années plus tard, après 3 entreprises (« grands » groupes>1000 salariés), deux licenciements et une démission, je suis beaucoup moins affirmatif.

Tout d’abord, la « peur de licencier » n’existe pas chez les « grands » groupes (plus de 1000 salariés) : elles ont des juristes, internes et/ou externes, spécialistes du code du travail et leur management est très bien formé au « harcèlement moral ». Dans ce cas, plutôt qu’un CPE, il faudrait simplement introduire la notion de licenciement négocié dans le code du travail, et si possible avec des indemnités conséquentes car ces entreprises ont les moyens et elles négocient par « confort » ou à la « tête du client ». Un mois de salaire d’indemnité par année d’ancienneté me semblerait un minimum. Cette notion de licenciement négocié éviterait les longs mois d’attente où l’on se regarde en chiens de faïence, les nerfs à vif. Et si vous n’avez pas une mentalité de sportif type « joueur d’échecs », vous pouvez vous retrouver très vite à l’asile, voire pendu au bout d’une corde.

J’ai aussi été licencié suite à un grave accident de sport qui m’a valu un arrêt de travail de 6 mois. Dans ce cas j’ai bien apprécié le CDI, car sans couverture sociale, bonjour l’angoisse ! Et si le CPE devait se généraliser, je prédis sans me tromper une chute vertigineuse des pratiques sportives dans en France avec comme conséquence par exemple des cohortes de maladies cardio-vasculaires à long terme (la Suisse, très sujette aux accidents de ski a conduit des études intéressantes à ce sujet … à méditer). Il faudrait donc à mon avis dissocier la couverture sociale et l’entreprise : chaque salarié devrait pouvoir librement cotiser à une mutuelle (indispensable aujourd’hui car la Sécurité Sociale rembourse de moins en moins : 60% dans le cas de mon accident par exemple !) en fonction de sa situation de famille, de ses loisirs, etc …

Mais les méthodes de harcèlement n’ont pratiquement pas cours chez les « petits » patrons. Donc, pour eux, le CNE semble tout à fait adapté. Ainsi je suis très étonné du faible nombre d’emplois qu’il a engendré depuis sa mise en oeuvre. Il serait important d’en étudier les causes : est-ce la rémanence de la « peur de licencier » qui subsiste après 2 ans ? Est-ce la méconnaissance de l’existence de ce type de contrat ? (Je n’ai pas entendu beaucoup de campagnes de publicité à la télévision, en tout cas moins que pour le 118 …). Ou est-ce, et ce serait plus grave, tout simplement parce que le niveau d’activité est tellement faible qu’il n’y a pas de création de postes ?

De plus, au cours de mon expérience professionnelle, j’ai aussi découvert ce que l’on pourrait appeler le « pillage intellectuel » du salarié. Chez mon dernier employeur, dans le secteur informatique, je suis resté 7 ans sans formation. Et pourtant il s’agit d’une filiale d’un grand groupe français ! Aujourd’hui quand je regarde les annonces, je m’aperçois que les entreprises cherchent des moutons à 5 pattes, des ingénieurs qui connaissent une multitude de langages informatiques, voire également plusieurs langues étrangères, et si possible une expérience de management de projet ! En informatique, ce type d’annonce profite surtout aux jeunes, car ce sont les seuls à être « up-to-date » en sortant de l’école et qui acceptent de travailler pour de « petits » salaires. Il est donc également indispensable de créer un droit à la formation qui soit attaché au salarié, indépendamment du bon vouloir de l’entreprise car certaines d’entre elles se fichent pas mal du devenir de leurs cadres !

Ainsi, ce que je n'admets pas c'est la remise en cause du système éducatif français. Non, non et non, cette crise n'est pas la faillite de l'Education Nationale ! Seul Claude Allègre défend les universités et il a bien raison. Même si je suis très loin d'être riche, je dois tout à l'école républicaine, et en particulier ma formation intellectuelle qui vaut bien plus que des euros, surtout quand j'observe la hauteur des débats actuels. Et dans mon travail je vois toujours plus de nouvelles technologies autour de moi s'immiscer un peu partout y compris dans les secteurs d'activités les plus improbables. Or pour certains techniciens formés « sur le tas » il y a « assez longtemps », manipuler un ordinateur ou un Pocket PC, ce n'est pas simple. Donc je ne suis pas du tout d'accord avec la nécessité de réduire les effectifs dans les universités ou de prôner l'apologie des filières professionnalisantes dès que possible, voire dès 14 ans ! C'est aller à contresens de l'évolution de la société. Et ce qui est inadmissible c'est l'apathie des entreprises face à ces évolutions ou ces révolutions technologiques : en fait elles ne font aucun effort pour accompagner leurs salariés et elles préfèrent débaucher pour embaucher des jeunes frais émoulus des écoles ou des universités justement ! Quant aux "exclus" du système éducatif, c'est aux entreprises de jouer le rôle de "l'école de la deuxième chance". D'ailleurs quand elles en ressentent la nécessité, elles n'hésitent pas à investir et à s'organiser: j'ai moi-même bénéficié de la vague des "informaticiens de l'an 2000" et je suis resté 3 mois au SMIC au statut non-cadre pendant le temps de la formation. Il n'y a donc pas besoin de CPE ou de pseudo-CIP !

De la même façon, ces entreprises qui aujourd’hui prônent la flexibilité à l’anglo-saxone sont-elles prêtes à changer de mentalité vis-à-vis des CV des cadres ? Aux Etats-Unis, un cadre peut très bien, pour combler un vide, être chauffeur de taxi pendant quelques mois. Ce n’est pas honteux. Combien d’entreprises françaises sont réellement prêtes à embaucher un cadre qui a un « trou » dans son CV ? Elles ont déjà des a priori sur le lieu de résidence ou la couleur de peau, alors un ingénieur qui a ramassé les poubelles pour nourrir sa famille, pensez-vous ! C’est nécessairement un raté ! Et on ne sait jamais, si d’aventure il y avait encore des odeurs qui traînent au bureau …. Alors la flexibilité en France, d’accord, mais avant il faudrait engager un sacré lavage de cerveau chez les DRH !

Enfin, le taux élevé de chômage dans la société française a des effets extrêmement pervers que personne n’a encore osé mesurer à ma connaissance. De nos jours les salariés s’accrochent à leurs postes comme des morts de faim, surtout les personnes « entre deux âges » qui ont une famille à charge. Je ne compte plus autour de moi les cadres frileux, obséquieux, méfiants qui n’ont qu’un seul objectif en tête : conserver leurs acquis. Du coup il s’installe chez eux une réticence au changement digne des temps moyenâgeux de l’inquisition. Si vous émettez une idée nouvelle susceptible de changer leurs habitudes, ils vous soupçonnent de vouloir les torpiller pour mieux prendre leur place ou encore tout simplement ils n’ont pas envie de risquer une réprimande de leur chef en cas d’erreur. Du coup rien ne bouge, dans le public comme dans le privé ! C’est un comble ! Il suffit pour mieux s’en rendre compte d’écouter les interviews des expatriés (jeunes il est vrai pour la plupart) de Londres, de Dublin ou d’ailleurs qui vantent comme première qualité : l’ambiance au travail ! C’est pourtant quelque chose d’évident, de facile à créer dans une entreprise privée ! Et bien en France, l’ambiance générale est triste voire sinistre.

En conclusion, je suis très étonné du niveau général très faible des débats que l’on entend dans les médias que ce soit la presse, la radio ou la télévision. Le propos est tout de suite porté sur le plan politique par les journalistes et les intervenants. J’ai écrit 3 fois au Figaro en essayant de leur montrer à quel point le sujet est à la fois grave et important, mais rien à faire, tous les articles continuent à être écrits par des personnes qui ne connaissent pas le monde du travail et qui préfèrent jouer des jeux de politiciens de salons. Les propos tenus par le MEDEF sont également très décevants : Mme Parisot défend surtout les patrons et non l’entreprise et encore moins les cadres. Pourtant, sans enlever le rôle important d’un chef, une entreprise c’est avant tout une équipe à mon avis, et bien que cadre, je trouve souvent les propositions de la CFDT plus pertinentes et plus pragmatiques que celles du MEDEF. Le problème de l’emploi en France vaut mieux qu’une « mesurette à deux francs » pour les jeunes. Aujourd’hui toutes les catégories sociales, toutes les catégories d’âge sont concernées par l’emploi et le non-emploi. Il faut parler clairement de la formation professionnelle, des délocalisations et de l’Europe, des contrôles aux frontières et de l’immigration, des salaires et du pouvoir d’achat voire également du financement de la sécurité sociale. Tous ces sujets sont liés et le pays a besoin d’une formidable mobilisation autour du combat contre le chômage. Aussi je fais le vœu que les citoyens, les salariés et les cadres soient davantage écoutés par nos « chers » politiciens ! Car pour des hommes politiques audacieux, le sujet est palpitant, c’est un vrai challenge à relever !

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